Archimède au bord de la mer

Promettant des averses de pluies pour la nuit, des amas de nuages blancs glissent silencieusement dans le ciel, entraînés par le halètement d’Eole. Exerçant sa colère sur la mer, le vent la soulève, l’enfle, la fouette, la défigure. Des vallées, des montagnes et des pierres levées naissent de la platitude. D’énormes colonnes doriques aux crêtes écumantes errent sur des milliers de stades, avant de venir se briser à grand fracas sur les récifs de Syracuse, noyant la côte sous une mousse bouillonnante et emplissant l’air du souffle salé de la mer. Alors l’esprit d’Eole qui habite l’eau furieuse semble la quitter. La colonne perd sa forme, sa substance, sa passion ; elle redevient un tapis liquide sans autre volonté que celle de se faire avaler par sa mère nourricière.

Archimède, assis sur un bout de rocher, observe le va et vient de l’eau, ce cycle perpétuel qui se poursuit indéfiniment. Il emplit et vide ses poumons poussiéreux de l’air vivifiant de la mer en pensant avec un détachement tranquille à la vieillesse, à la mort. Ces vagues qui se brisent sur la plage, il y en a de belles et de laides, de grosses et de petites, de monstrueuses et de magnifiques, mais toutes sont invariablement brisées, anéanties. Aucune n’est indispensable, aucune n’est irremplaçable. L’océan de la vie n’est jamais à court de matière première. Pour chaque être qui disparaît, il y en a un nouveau qui naît.

Il y eut un temps où Archimède oubliait volontiers qu’il n’était qu’un amas de chair mortel. Pénétré par les mathématiques, la physique et l’ingénierie, il se sentait aussi puissant qu’un dieu. Il prenait plaisir à affronter des problèmes qui pussent lui opposer une farouche résistance, comme ces athlètes qui portaient leurs corps à la limite et s’évertuaient à braver les lois de la physique. La seule différence est que lui utilisait son intelligence pour comprendre et dominer la matière ; et lorsqu’après des mois d’assaut sans relâche, il arrivait à craquer l’écorce d’un problème, la jouissance qui l’envahissait était indescriptible. Il ressentait alors le besoin d’inventer de nouveaux mots pour crier son triomphe en ces rares moments d’enthousiasme. Durant les mois d’errance dans les labyrinthes de la science, il en venait à oublier qu’il eût un corps. Souvent le soleil se levait, se couchait et se levait de nouveau, sans qu’il ne mît une bouchée de pain et une goutte de vin en bouche, sans qu’il n’eût notion du temps qui passait. Soudain, après un long jeun, son estomac se mettait à gargouiller bruyamment, et Archimède se souvenait avec surprise et ennui de sa propre existence. Quelle tare d’avoir un corps à nourrir et satisfaire ! Un deuxième « moi » complètement inutile, un animal de compagnie encombrant ! Quel bonheur ce serait de n’être qu’un esprit, d’étudier le monde sans être visible, de transcender la matière sans obligations.

Au fil des années qui passaient, des rides qui se creusaient, des cheveux qui blanchissaient, et surtout de l’engourdissement qui alourdissait ses membres, Archimède commença à prendre davantage conscience de l’existence de son corps, entité rendue plus tangible par la perte progressive de ses attributs. Son estomac faisait des caprices, le sommeil n’était plus aussi réparateur, sa vue baissait. Par opposition, son intelligence était encore plus effilée qu’une lame d’hoplite. La cotte de maille qui enveloppait les problèmes mathématiques et architectoniques n’offrait guère de résistance sous ses coups de boutoir savants et expérimentés. Malheureusement, jour après jour, il sentait l’haleine fétide de Thanatos se rapprocher. La mort était à ses trousses, et lui devait courir de toutes ses jambes flageolantes pour parachever son œuvre.

« Combien de temps me reste-t-il ? » se demande quelques fois Archimède, lorsque son esprit n’est pas occupé à des questions d’ordre supérieur dans la pénombre de son cabinet et la poussière rassurante de ses livres et de ses parchemins, de ses sphères expérimentales et de ses mappemondes.

Lorsqu’Archimède sort pour prendre l’air, ses pieds traînants l’amènent invariablement à la pointe de Syracuse, là où le rocher se marie au sable. À l’abri des caprices de la mer et de la vanité des hommes, il est tranquille pour réfléchir. Il s’assoit sur le bord d’un rocher sec, et ses idées prennent corps au bout de son bâton qui trace des traits énergiques sur le sable humide et docile.

Aujourd’hui, Archimède a dessiné les mécanismes d’une nouvelle catapulte qui permettra de lancer des projectiles plus précisément, à une portée supérieure. Mais cette catapulte ne suffira pas ; on annonce une guerre contre les Romains pour bientôt. Depuis la mort de son vieil ami et protecteur, le Roi Hiéron, il y a quelques mois, rien ne va plus à Syracuse. Hiéronyme, le petit fils d’Hiéron, un adolescent sans consistance, a pris le pouvoir, et il prétend déjà donner des leçons aux Romains. Ce Hiéronyme n’est qu’un garçon gâté et vicieux, qui sait à peine lire et écrire. Il s’habille et se comporte avec superbe et arrogance, et se permet de faire piétiner le peuple et ses conseillers les plus dévoués par ses hommes d’armes sans foi ni loi.

Chaque quelques jours, Hiéronyme se permet de le convoquer, à lui, Archimède, savant et sage dont la réputation dépasse largement les murs de Syracuse, et dont le temps est compté. Hiéronyme lui demande alors à quel point sont ses nouvelles machines pour anéantir les Romains. Archimède, qui avait vécu un conflit sanglant et vain contre les forces de Rome dans sa jeunesse, secoue la tête. Dans son intelligence bornée, le Roi imberbe est convaincu qu’Archimède possède des pouvoirs magiques qui défient la matière et la raison. Alors Hiéronyme le supplie en enfant, et le menace en tyran, s’embrasant de la colère des faibles face à l’impassibilité d’Archimède. Celui-ci préfère user des maigres forces que l’âge ne lui a pas encore dérobées à des fins plus utiles.

Ce matin même, des hommes d’armes sont venus troubler la paix de son cabinet pour l’escorter jusqu’au Palais. Hiéronyme s’est montré encore plus menaçant qu’à l’accoutumée, allant jusqu’à lui promettre la mort s’il ne commençait pas à « collaborer sérieusement ». Archimède est rentré chez lui, sans signe extérieur d’agitation, mais une petite fontaine amère lui troublait le cœur. Il avait vécu une vie honnête, courageuse, bien remplie, il s’était dévoué au Roi Hiéron, et voilà comment il était remercié ! Par Zeus, quelle ingratitude ! Dans la pénombre, assis à la table de bois de chêne, il est plongé dans la contemplation des petites bulles d’huile qui flottent à la surface de la soupe de blé et de fèves préparée par sa cuisinière. Il y en a de grosses et de petites, ressemblant à des astres qui tournent les uns autour des autres ; la régularité de leur mouvement est apaisante. La soupe froide avalée sous le regard taquin de sa cuisinière, Archimède s’enveloppe dans son épais manteau de laine, et il traverse la ville, indifférent à la foule et aux marchands, aux temples, aux palais et aux prostituées. Il franchit les enceintes murales dont il avait autrefois dessiné les plans, et il se réfugie sur son coin de plage assailli de toutes parts par les vagues.

Après avoir achevé de dessiner sa catapulte, en ce sombre après-midi du début du mois de Poséidon, Archimède ressent une tristesse insolite. Le genre de mélancolie de laquelle les aristocrates caquètent tout au long de l’automne, mais qui l’avait toujours laissé indifférent à lui. Il n’avait certes pas le temps de s’apitoyer sur le passage des saisons ! Mais cette fois-ci, il se sent bel et bien affligé ; les nuages qui courent et la mer qui roule n’y sont pas étrangers. Son corps s’est vidé de sa vie, comme un réservoir troué, sans qu’il ne tire parti de sa jeunesse. Quel naïf attend de n’être qu’une âme errante dans le royaume de Hadès pour penser à aimer et embrasser une femme ? Estimé par tous comme un grand savant, même par les Romains, mais privé d’amour conjugal et filial. Son unique ami, le Roi, est mort, et son petit-fils n’est qu’un traître. Peut-être qu’il avait eu tort de se cloisonner dans ses théories et ses traités, tandis que la vie se consumait comme une chandelle à côté ?

Archimède essaye de noyer ces pensées indignes en plongeant son regard dans la mer grise et tumultueuse. Mais la mélancolie refuse de lâcher prise.

Avec son bâton, il trace un disque, qui n’est qu’un cylindre coupé perpendiculairement par un plan. Où en est-il sur le cercle de l’existence qui commence et s’achève au même point ? Aux alentours de 11 π /12. Ou 10 π /12 en étant optimiste. Bientôt il ferait ses adieux à Syracuse. Que restera-t-il de lui, Archimède ? Beaucoup d’années de sa vie ont déjà coulé au fond du marais de l’existence sans laisser de traces, s’ensablant au fil du temps qui passe. Les plus brillantes flottent à la surface ; des machines de guerre et des fortifications, des traités, des théorèmes et des inventions. Et, dans sa jeunesse, son émerveillement face aux merveilles d’Alexandrie. Mais plus jamais les vagues ne l’emporteraient vers d’autres horizons aux couleurs différentes.

Du moins, pourrait-il continuer son œuvre aux Enfers ? Cela rendrait la mort nettement plus réjouissante, surtout si les lois qui régissent la physique là-bas sont différentes de celles qui orchestrent le monde des vivants.

L’hiver, avec son cortège de tempêtes, serait le meilleur rempart contre une invasion des Romains au cours des mois prochains. Peut-être même que le froid aiderait Hiéronyme à revenir à la raison – miracle néanmoins peu probable. Après l’hiver, nul ne pouvait prévoir ce qui se passerait.

Face à la furie vengeresse des légions de Rome, la pierre des temples et les palais redeviendrait sable, comme la vague redevient eau en se brisant sur la côte ; le sable tourbillonnerait et se disséminerait, obéissant à tous les caprices d’Eole. Des années de rêves, d’ambitions et de construction réduites en poussières. La grandeur de Syracuse dissipée aux quatre coins des mers.

Tandis qu’Archimède ressasse toutes ces idées, affligé et honteux de son affliction, en face de la mer remuante, les oreilles emplies par le bourdonnement du vent et frissonnant malgré les épaisseurs de laine au dessus de sa tunique, il est foudroyé par une idée, ou plutôt un rayon de soleil solitaire qui perce à travers la couverture nuageuse. Cet instant d’éblouissement suffit à Archimède pour imaginer une arme redoutable. Utiliser le char d’Hélios comme machine de guerre ! Concentrer tous les rayons du soleil en un point pour brûler les vaisseaux romains ! Comment n’y avait-il pas pensé ? Les défenseurs de Syracuse allaient s’amuser. Mais pour cela, il faudrait construire des miroirs énormes, et les disposer sur des tours et des phares. Se mettre au travail, sans plus tarder !

Le nuage de mélancolie s’est dissipé, la fatigue de l’âge est oubliée, et Archimède dessine avec frénésie des miroirs paraboliques afin de déterminer les angles et les dimensions qui permettraient d’atteindre une température suffisante pour faire flamber les vaisseaux romains. Par Zeus, cet imbécile de Hiéronyme serait satisfait ! Ils pourraient sauver Syracuse de l’anéantissement, et protéger l’œuvre du grand Roi Hiéron !

Archimède s’exclame de joie lorsqu’il obtient le résultat qu’il recherchait. Le sable est couvert de calculs et de dessins complexes presque illisibles. Le ciel s’est assombri et l’air sent le pin brûlé. Après un dernier regard à la mer déchaînée, Archimède lui tourne le dos, et se met en route vers la ville constellée de lueurs dansantes, noyée dans la fumée orangée qui se dégage en virevoltant du toit des édifices. Le Mont Etna apparaît au loin et son sommet déjà blanc de neige se découpe dans le ciel brun menaçant. Mais Archimède ne prête aucune attention au paysage. Il marche, la tête baissée, et il imagine ses tours à miroir pousser autour de Syracuse et concentrer les rayons du soleil en un point avec un enthousiasme enfantin.